«Je ne suis plus rien. Que vont devenir mes enfants ? Si j’ai pu avoir un toit sur ma tête, c’est grâce à mon frère. Avec lui, je n’ai manqué de rien. Je suis finie… ». Henriette N. Ateh est inconsolable depuis l’annonce du décès de son frère cadet, haut cadre dans une multinationale installée dans le pays. Se roulant dans la poussière en poussant de hauts cris, elle ne cesse de répéter qu’elle doit tout à ce frère défunt. « A la rentrée scolaire, il achetait toutes les fournitures scolaires de nos enfants. Il payait pour les soins médicaux de ceux qui étaient malades. Il envoyait régulièrement à manger au village. Il finançait les petits commerces et a donné le capital même à des cousins éloignés. Je peux vous dire qu’une multitude de personnes vivaient grâce à ses revenus. Si nous n’avions pas eu ce frère, notre famille serait dans une misère noire. Nous avons vraiment perdu quelqu’un », témoigne un autre membre de la famille, affligé.
Cette scène montre à souhait que la famille africaine, par les liens de solidarité qu’elle tisse, est en première ligne dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Dans la plupart des sociétés traditionnelles camerounaises, le système de la famille étendue est fréquent. Et, le repli sur le noyau familial élémentaire n’est pas encouragé par les usages anciens. Par ceux-ci, la famille assure à l’individu une sécurité totale. Beaucoup d’individus se retrouvent ainsi à l’abri de toutes sortes de risques. Même au chômage, ils sont logés, blanchis, nourris, soignés. Avec même des bonus et des extras. C’est que la solidarité est excellente au sein de la famille africaine. Elle permet en effet d’assurer à tous, y compris malades, impotents, vieillards, orphelins, jeunes sans emploi ou étudiants, l’assistance indispensable.
Seulement, ces avantages sont payés par des tutelles et contraintes qui ne favorisent pas l’individu épris de progrès et d’initiative. « Le problème avec la famille africaine est que ce sont toujours les mêmes qui paient. Du coup, ceux qui bénéficient de ces aides mouillent très peu le maillot. Etant donné que tout leur tombe cuit dans la bouche, ils développent la fâcheuse tendance à croire que la vie est facile. Vous donnez le capital à quelqu’un pour une petite activité génératrice de revenus, il bouffe tout. Vous dotez sa femme, après il vous revient de la nourrir. Quand ils ont des enfants, vous devez encore payer pour leurs soins. Sur un seul salaire. Ce n’est pas de la solidarité, c’est du parasitisme », se plaint B. N., maire de son état. Cécile Sohol, enseignante, dénonce, elle, l’ingratitude à laquelle il faut face après que les « éternels assistés » ont tout sucé.
De l’avis de certains observateurs avertis, le fonctionnement de la famille africaine a du bon et du mauvais. Il est bon qu’elle prenne en charge ses maillons les plus faibles, qui seraient autrement marginalisés par la société. « L’embêtant c’est qu’à trop soutenir des gens qui ne font pas grand-chose pour sortir de la pauvreté, on se retrouve soi-même happé par la pauvreté. Certains membres de la famille sont de vrais tonneaux de Danaïde qui engloutissent un nombre incalculable d’aides financières. Donnez leur tout l’or du monde, ils n’en feront rien », peste Cyrille H. B. accusant sa famille de l’avoir ruiné. Cadre dans une institution bancaire, l’homme est allé à la retraite sans avoir acquis une parcelle de terrain ou une maison quelque part. Fort de cette expérience, il serait peut-être temps d’appliquer le proverbe chinois : apprendre à pêcher à nos familles, au lieu de leur donner du poisson.





